Floating memories

2018 – Projet en création lors d’une résidence à la villa Saigon, Hô-Chi-Minh-Ville

Exposition à venir

 


 

Hô-Chi-Minh-Ville est une ville tout à fait singulière dans le panorama du XXIe siècle. Avec une histoire tumultueuse faite de colonisation et de guerres, son modèle politique et économique est aujourd’hui calqué sur celui de la Chine.

Véritable miracle de développement au Viêtnam depuis l’avènement du Đổi Mới, elle constitue, avec le paradoxe du communisme, un laboratoire du capitalisme sauvage. Sa réputation est celle d’une ville bruyante, sur-active, presque tentaculaire, abandonnant progressivement son passé colonial au détriment d’une mosaïque s’adonnant au vertige de la modernité.

Habiter Hô-Chi-Minh-Ville, c’est s’en remettre aux changements permanents de son ADN. Sandrine Llouquet, plasticienne vivant depuis quelques années dans la ville, parle d’une ville en mode accéléré, probablement à l’image du torrent de cyclos qui déferlent dans le cours des rues jour et nuit.

Ce changement rapide et non planifié de cet ADN provoque des questionnements que je souhaite développer durant la résidence proposée par l’institut français du Viêtnam. L’urbanisme de la ville est en effet pris dans l’étau de l’élucubration des habitants, portés par la frénésie de développer l’économie à tout prix. Mais aussi, l’investissement massif de promoteurs immobiliers faisant progressivement passé la ville de 2 à 5 étages pour ainsi dire. Il est intéressant de rapprocher le slogan de ce marketing urbain, à l’image de Saigon South « a communaly cultural lifestyle in a civilized city » à celui de la propagande d’état «đô thị văn minh, hiện dậi» (civilisation urbaine et moderne).

L’urbanisme de Hô-Chi-Minh-Ville ressemble peut-être à la célèbre citation de l’ancien secrétaire général du Parti communiste chinois : « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, s’il attrape la souris, c’est un bon chat. »

Et puisque la densification s’accroît sans cesse, elle se conclut toujours d’après Nguyễn Thi Hâu, docteure en archéologie, par la destruction des bâtiments anciens. Ainsi, les collectivités locales ont tendance à ne pas conserver les ouvrages anciens pour les reconvertir ou les remplacer. D’après l’auteur de l’article intitulé L’archéologie urbaine à Saigon-Ho Chi Minh-Ville, ce processus montre une complète ignorance de la valeur du patrimoine culturel, ignorance qui se traduit par une attitude négative à l’égard des traces de l’histoire et de la relation au passé. Détruire la mémoire pourrait faire passer Hô-Chi-Minh au statut de ville-bidon, pour reprendre la formule de Georges Perec dans son ouvrage Espèces d’espaces.

Alors, comment créer l’harmonie entre l’ancien et le récent, entre l’esprit de progrès et la nostalgie du passé ?

Une question qui se rapproche sensiblement des loisirs pratiqués dans la ville, eux aussi portés par l’explosion du Đổi Mới. L’espace qui leur est dédié, selon Emmanuelle Peyvel et Marie Gibert, toutes deux maîtres de conférences en géographie à l’université, se fonctionnalise et suit une logique de réglementation rendant plus stricts les usages. De ce fait, même si les loisirs occupent une place centrale aujourd’hui, ils sont singulièrement plus normés, parkés dans des complexes spécifiquement dédiés, privatisés et payants.

L’encadrement imposé aux temps libres participe également à la doctrine du marketing urbain énoncé plus haut, conduisant à une supposée ville rêvée.

Mais si la sphère récréative peut être lue selon un relâchement des normes sociales, quand est-il si elle rejoint le consensus politique à la croisée de la formation de l’Homme Nouveau socialiste et de l’internationalisation du modèle urbain, oubliant au passage l’identité citadine des habitants d’ Hô-Chi-Minh-Ville et la manière dont ils pourraient négocier ces nouvelles normes urbaines ?

Le projet que souhaite développer lors de la résidence à Hô-Chi-Minh-Ville consiste en la réalisation de maquettes flottantes dans les airs d’une sélection du patrimoine architecturale encore debout aujourd’hui, mais voué à disparaître, si l’on suit la logique du processus de densification urbaine et de fonctionnalisation de l’espace de la ville.

Il s’agit de maquettes architecturales-cerfs-volants, fonctionnant comme des étendards qui pourront voltiger dans les rues d’une ville en perpétuel renouvellement.

Des cerfs-volants qui sont probablement eux-mêmes appelés à s’évanouir du paysage aérien d’ Hô-Chi-Minh-Ville. Il paraît qu’on en aperçoit encore dans les airs sur un terrain vague dans le District 2.

S’il est vrai que l’on pourrait les considérer comme des matrices sentimentales d’un monde probablement caduc par rapport à un modèle économique qui ambitionne une organisation urbaine déchainée, ils n’en demeurent pour autant pas nécessairement qu’une portée nostalgique. Par l’observation de ce qui semble être une époque de transition dans la culture d’ Hô-Chi-Minh-Ville, le projet se tourne plutôt, comme l’a noté Walter Benjamin dans son ouvrage Le raconteur, vers l’objectif d’y découvrir ce qui n’a pas eu lieu et qui était pourtant possible. Il y suppose les mouvements tectoniques qui peut-être se préparent, sourdement, à des échelles de temps imprédictibles, autour d’une ville-monde, de ses traditions et des ses utopies précaires.

Les micros architectures papillonnantes que je propose de réaliser raconteront leurs conditions, en conquérant un morceau de ciel encore disponible échappant à l’abondant tissu urbain.

Comme des banderoles revendiquant leur identité citadine, elles se donneront à voir comme pour négocier leur accès à la ville et leur intégration urbaine.

Les cerfs-volants sont nécessairement une forme audacieuse, objet de mémoire qui dans ce projet, apporte un message à l’utopie qui ne se construit non pas dans une volonté d’opposition, mais dans un soutien et une correction mutuelle. Le projet que je propose pour la résidence prendra donc forme dans la réalisation de ces cerfs-volants architecturaux, mais sera potentiellement aussi un évènement, ou encore la matière première d’une œuvre vidéographique, voire les trois à la fois.

Le deuxième projet que je souhaite développer durant ma résidence propose une dimension, différente, autour de ma réflexion sur l’urbanisme, la mémoire et la disparition dans le théâtre de la ville d’ Hô-Chi-Minh-Ville.

La vie des habitants, la manière dont ils utilisent l’espace de la ville dans cette transition sont agitées par un compte à rebours que je souhaite observer.

En suivant le tracé de ces nouveaux bâtiments qui sortent de terre, venant exister avec ce qui est déjà là, je souhaite capter les moments, ces tranches de vie dans ces paysages en transformation. L’équilibre de ces énergies est fragile, l’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Cette négociation peut ne pas avoir lieu et le temps l’emportera, ne laissant que des lambeaux.

Les images que je propose seront une écriture essayant méticuleusement de retenir quelque chose. Ainsi, je souhaite développer un dispositif de captation spécifique, pour réaliser des prises de vue de cette transformation. Équipé d’un appareil polaroïd, je souhaite capter des images instantanées. La photographie polaroïd est comme une pellicule extatique tombée du réel, témoin ultime de l’hyperréalité de ces tranches de vie quotidienne en suspens.

Mais surtout, ce qui m’intéresse, c’est de filmer l’apparition de l’image sur le papier photo avec une caméra vidéo, dans une chambre mobile pouvant se déplacer au gré des prises de vue.

Le monde réel, peut-être plus théâtrale qu’il n’y parait, face à la pellicule sensible sera alors enregistré. Laissant apparaître l’image, ces défauts et ces accidents, saisissant la décalcomanie progressive, l’écriture automatique en cours de la singularité d’un monde en bascule. Une image idéale quelque part, elle tisse sa toile autant qu’elle est tissée par sa toile. En restant étrangère à elle-même, elle fait écho à la fiction insoluble des évènements. Des défauts et des accidents produisant de l’aléatoire, comme pour ne pas se soumettre à un même programme, ou peut-être aussi comme un bégaiement d’un moment qui était présent une fois pour toute, comme l’aurait noté Roland Barthes.

Un dispositif de captation filmant l’apparition d’une image, comme le fantôme d’un instant, nullement décisif mais, tout au contraire, un moment quelconque, sans aspérité ni héroïsme.

Une apparition, mais peut être aussi une disparition, si l’on renverse la chronologie. Comme une ruine à rebours, Baudrillard aurait parler d’un monde réel qui commence à disparaître dans le temps même où il commence d’exister. L’homme, en même temps qu’il donne sens, valeur et réalité au monde, amorce parallèlement un processus de dissolution.

Puisque l’image documentaire analyse le réel, analyser signifie littéralement dissoudre. Alors, cet évanouissement antéchronologique de l’image fonctionne un peu comme le chat Cheschire de Lewis Caroll, dont le sourire flotte encore après que sa forme se soit évaporée.


 

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