BONNE CHANCE

Vue 3D du projet réalisé pour l’ANDRA, agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs.


 »  Ma recherche artistique s’intéresse à poétiser la catastrophe, tout en explorant ses paysages. Un bouleversement qui est déjà là avant qu’il n’arrive et que j’inscris dans la plupart de mes autres projets dans la banalité de notre quotidien. On songe par exemple à l’attelage tiré par des chevaux fous qui filent vers le précipice. Il y a toujours avant la chute un certain parcours déjà réalisé. En tout cas, elle fonctionne comme une épée de Damoclès pouvant interrompre le mouvement du monde.

La catastrophe, à la fois terrifiante et fascinante crée une rupture, et mon projet ‘Bonne chance’ c’est justement questionner sur un moyen d’ envisager un lien dans cette discontinuité.

La réflexion  entamée sur la problématique de l’ANDRA, autour de la mémoire des sites de stockage des déchets radioactifs s’est posée en même temps que la lecture d’un livre de Walter Miller Jr. Son livre, ‘Un cantique pour Leibowitz’ nous plonge dans un futur apocalyptique, ravagé par un feu nucléaire. Nous suivons donc les protagonistes de l’histoire dans les ruines d’un ancien monde à la recherche d’indices sur son histoire.

A des fins de sauvegarde et de conservation, ils se retrouvent  à enluminer des factures et des documents administratifs, pensant qu’il s’agit d’écrits cruciaux. C’est leur incompréhension face aux éléments qu’ils dénichent dans les décombres qui illustrent bien la complexité de l’interprétation qu’auront les générations futures sur les éléments laissés, délibérément ou non par leurs aïeux.

J’ai donc proposé un projet à l’ANDRA, qui s’intitule ‘Bonne chance’.

Il s’agit d’un objet de transmission, avec un protocole à respecter, s’intéressant aux 100 000 ans nécessaires à la décontamination des déchets enfouis. Je me suis concentré sur  la problématique du temps, en élaborant un compte à rebours.

Bonne chance’ est un objet de transmission à protocole.

Un compte à rebours que l’on choisit de porter tout au long de sa vie, pour ensuite le céder à quelqu’un qui le conservera à son tour, et ainsi de suite. Il fonctionne comme un relais, comme une passation du devoir de souvenir du site de stockage.  A la manière d’un gardien de la mémoire, la personne qui choisit la responsabilité de cette mission se verra remettre un tube en métal contenant une carotte de roche argileuse prélevée sur le site.

Le cylindre d’argilite est composé de 2500 petits cubes en relief sculptés, représentant chacun une unité de temps. Il s’agit du compte à rebours des 100 000 ans nécessaire à la disparition des dangers liés à la radioactivité des déchets enterrés. ‘Bonne chance’ se transmet tous les 40 ans. Lors du passage d’une main à l’autre, un cube en relief doit être gratté à l’aide de la pointe contenu dans le tube. Le cylindre sera alors progressivement effrité par les gardiens, jusqu’à devenir lisse.

L’objet permet donc de mesurer le temps de la radioactivité avec un fragment du site, par le biais d’une transmission physique par chaque personne souhaitant l’acquérir. Des récits individuels qui pourront matérialiser le passage de ce temps hors de l’entendement. Un sablier proche d’un memento mori, à la fois début et fin pour celui qui le donne et celui qui le reçoit. Chaque cube en relief sur la carotte est aussi la vie d’un homme.

Le projet s’intitule ‘Bonne chance’, non pas par cynisme d’une entreprise impossible à mener à terme, je suis bien trop optimiste pour cela. C’est plutôt le bon mot lancé à la caravane attelant les chevaux, préparant un long voyage dans un western.